Le Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine

Les Amis de Flaubert – 1ère Année 1951 – Bulletin n° 1 – Page 25

 

Le Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine
à l’Hôtel-Dieu de Rouen

Le Musée d’Histoire de la Médecine a été fondé en 1901. L’idée première de la fondation appartient au Professeur Ch. Tinel, qui proposa au Directeur de l’École de Médecine de Rouen l’achat des pots de pharmacie de l’officine Delamare, place de la Pucelle à Rouen. Cette pharmacie avait conservé ses agencements, ses meubles et ses ustensiles du XVIIIe siècle. Elle est maintenant disparue.

Actuellement, l’avoir du Musée est assez considérable (plus de 1.000 pièces de collections).

Notre Musée, à l’état embryonnaire, était logé dans les rayons de la bibliothèque de l’Ecole de Médecine. Il émigra ensuite dans le service de clinique médicale de l’Hôtel-Dieu.

Après avoir été une création privée, le musée appartint, de 1921 à 1941, à la Ville de Rouen, qui le céda, à cette dernière date, en toute propriété, aux Hospices Civils de Rouen. En 1947, les collections furent transférées dans leur abri actuel : au rez-de-chaussée et au premier étage des appartements qu’occupait autrefois Achille-Cléophas Flaubert (père du romancier), alors chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu. (Son fils aîné : Achille, chirurgien chef de cet hôpital, les habita ensuite partiellement). La chambre natale de Gustave Flaubert ainsi que les deux petites pièces annexes ont été, selon le vœu du Dr Raoul Brunon, auquel on en doit le réaménagement, conservées en l’état où il les avait ordonnancées lors de l’inauguration (1923).

Voulant perpétuer plus amplement encore le souvenir de la famille Flaubert et notamment de Gustave Flaubert, nous avons pu, grâce à l’amabilité du Directeur du Centre Régional Hospitalier, agrandir ce Musée par l’adjonction de nouvelles salles, notamment celle où Gustave enfant avait installé un théâtre sur le billard du père Flaubert. Une salle de vastes dimensions y a été adjointe, en outre qu’elle renferme des souvenirs d’intérêt flaubertien, des conférences y sont données.

On remarque dans ce Musée la tête phrénologique dont Gustave Flaubert parle à trois reprises dans Madame Bovary. Quelques visiteurs demeurant sceptiques sur l’authenticité de ce buste, je leur explique les conditions dans lesquelles elle est parvenue dans ce Musée, en 1923, alors que j’étais fonctionnaire hospitalier à l’Hôtel-Dieu :

Après la mort de l’officier de santé Delamare (Charles Bovary), la fillette que Flaubert prénomma Berthe dans le roman, fut élevée par l’une de ses parentes. Puis elle épousa un M. Lefebvre, pharmacien, dont l’officine était située à Rouen, à l’angle des rues Saint-Patrice et du Sacre. Le magasin existe encore, mais un autre commerce y est exercé.

Lorsque le pharmacien Lefebvre mourut, sa veuve relégua dans une armoire la fameuse tête phrénologique. A cette époque, un nommé Fiquet, qui terminait ses études de pharmacie à l’Ecole de Rouen, s’installa à Pavilly (Seine-Inférieure). Pressentant que le buste aurait, un jour, une valeur au moins morale, il sollicita de Mme veuve Lefebvre la remise de l’objet pour être placé dans son officine. Mme Lefebvre ne fit aucune difficulté, se montrant au contraire très contente de s’en débarrasser, car la malignité publique s’occupait déjà de l’« affaire Bovary ». Beaucoup plus tard, M. Fiquet, se retirant du commerce, alla habiter Yvetot, chef-lieu d’arrondissement du même département.

C’est alors que M. Poussier, pharmacien chef de l’Hôtel-Dieu, archéologue, collectionneur averti, alla demander à M. Fiquet s’il consentirait à offrir la tête phrénologique au Musée de l’Hôtel-Dieu. M. Fiquet ne fit aucune objection et c’est ainsi que depuis 1923 ce souvenir d’intérêt flaubertien peut être contemplé par de nombreux visiteurs.

Grâce à la complaisance et à la générosité de M. Lécole, antiquaire à Saint-Jacques-sur-Darnétal (près Rouen), nous avons pu obtenir et exposer au Musée l’un des pots de faïence, de style Empire, provenant de la « Pharmacie Homais ». On sait que le pharmacien établi à Ry, à l’époque où l’officier de santé Delamare y demeurait, se nommait Jouanne. Mais ce n’est point celui-ci qui servit de modèle à Flaubert pour décrire Monsieur Homais. Le romancier a fait de ce dernier un anticlérical alors que le pharmacien Jouanne était d’opinions totalement opposées. Plusieurs contemporains servirent de modèles à Flaubert pour composer le personnage d’Homais, notamment M. Bellemère, pharmacien à Veules-en-Caux (aujourd’hui Veules-les-Roses, Seine-Inférieure). M. Bellemère était anticlérical. Certain soir que le Conseil municipal de cette commune était réuni, il fut question de supprimer le calvaire situé sur la place de Veules, ce monument froissant, paraît-il, les opinions des habitants. Il s’agissait aussi, ce soir-là, de délibérer sur l’agrandissement du cimetière. Des conseillers, — dont Bellemère faisait partie — s’apercevant qu’il convenait de meubler le croisement de deux allées principales, il fut proposé et décidé d’y édifier le calvaire, « plus à sa place dans une nécropole que sur une voie publique ». Bellemère fut si heureux de ce vote qu’il en mourut dans la nuit. Coïncidence, en tous cas. Et, s’agissant d’un notable du pays, sa sépulture fut placée en bordure de ce croisement. Si bien que le corps de l’anticlérical Bellemère reposa à l’ombre de ce calvaire qui l’offusquait.

Puisque nous sommes sur le chapitre des anecdotes et que nous avons parlé de la maison natale de Gustave Flaubert, signalons qu’à l’époque de son enfance, Gustave, puni par ses parents pour une incartade (elles devaient être nombreuses, connaissant le caractère du sujet), avait été enfermé dans la cave du pavillon, logement de la famille. Pour se venger de cette punition, Gustave urina dans les pots de beurre…

Une autre fois, au cours d’un somptueux dîner auquel il avait, avec ses parents, été convié, il fut remis à chacun des convives un rince-bouche, immédiatement avant le dessert. Ne connaissant pas cet usage, Gustave observa comment pratiquaient ses commensaux. Il fit donc comme eux, s’emplit d’eau la bouche, mais au lieu de rejeter le liquide proprement (si l’on peut dire), il frappa des deux mains sur ses joues gonflées et envoya l’eau sur ses voisins d’en face et très certainement aussi sur la pâtisserie que l’on venait de présenter sur la table.

Autre souvenir flaubertien exposé au Musée : le pot à confitures donné par Gustave Flaubert, vers 1869, au jeune Vauquelin qui portait au romancier, à Croisset, le linge lavé et repassé par Mme Vauquelin mère.

Le « jeune Vauquelin » (qui a dépassé maintenant 80 ans) a été heureux de nous faire présent de ce pot à « vertebonne » dont le décor représente des feuilles et fleurs de chardons. Nous continuerons, dans le prochain numéro, la nomenclature expliquée des autres souvenirs d’intérêt flaubertien exposés au Musée.

Disons, en terminant cette courte description, que ce petit coin de l’Hôtel-Dieu de Rouen où plane le souvenir de Gustave Flaubert, tend à devenir, insensiblement et presqu’involontairement, un centre intellectuel, culturel et littéraire. On y vient de partout : de Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg, d’Italie, d’Espagne, de Turquie, d’Allemagne, du Canada, des deux Amériques, de Chine, de la Martinique (le registre des signatures en fait foi), et ce n’est pas un mince régal pour un conservateur de converser avec ces hôtes de passage qui regrettent seulement de n’avoir pas de loisirs suffisants pour s’intéresser davantage à tout ce qui concerne notre Flaubert. Et le conservateur ne sollicite d’autre satisfaction, à part celle consistant à recevoir pour l’Association des AMIS DE FLAUBERT l’adhésion de ces pèlerins, que de leur communiquer sa foi.

René-Marie Martin,
Conservateur du Musée,
Secrétaire des Amis de Flaubert.