Gustave Flaubert et les frères de Goncourt

Les Amis de Flaubert – Année 1958 – Bulletin n° 13 – Page 13

 

Gustave Flaubert et les frères de Goncourt

Edmond et Jules de Goncourt ont longuement parlé de Gustave Flaubert dans leur Journal, récemment publié in-extenso. L’amitié d’entre les trois écrivains a été réelle, encore que du côté des Goncourt, il semble que, parfois, il y ait eu quelque aigreur dans leurs pensées.

Il nous a semblé utile d’extraire du Journal tout ce qui pourrait intéresser notre grand écrivain. C’est le but de ce travail que nous faisons précéder, sur la précieuse indication qu’il a bien voulu nous en donner, des lignes écrites par M. André Billy, de l’Académie Goncourt, sur Flaubert.

Jules et Edmond de Goncourt décrivaient ainsi Gustave Flaubert :

« Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frédérick Lemaitre jeune. Il est très grand, très large d’épaules, avec de beaux gros yeux saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il passe quatre ou cinq mois à Paris, n’allant nulle part, voyant seulement quelques amis, menant la vie d’ours que nous menons tous… ».

(Journal des Goncourt).

En novembre de l’année 1859, l’un des frères Goncourt, étant allé à Rouen pour copier des lettres de Mme de Châteauroux, rencontra Flaubert qui accompagnait sa mère et sa nièce au train. Que Jules ou Edmond soit allé à Rouen sans éprouver le besoin d’en avertir Flaubert, indique que leur amitié n’avait pas encore pris à cette époque un tour décisif. En janvier 1869, ils le ré-invitèrent cette fois avec Saint-Victor, Scholl, Charles-Edmond, Julie, sa maîtresse, et Mme Doche, maîtresse de Scholl. Il leur parla de la vie retirée qu’il menait à Paris, de sa méthode de travail, de ses manies d’écrivain, de ses auteurs préférés, de l’ennui qui le rongeait, de son dégoût de la vie. Quand parurent les Hommes de Lettres, éprouvant le besoin de son approbation, ils lui firent deux visites presque coup sur coup. À ces visites, il répondit par une invitation à dîner avec Bouilhet, rencontre d’où résulta Sœur Philomène. Il leur racontait ses aventures, ses premières tentatives littéraires, ses plaisanteries de jeunesse, son invention du Garçon, ses amours avec Louise Colet.

Ils furent du dîner qu’encadrait la lecture de Salammbô. En décembre 1861, l’ermite de Croisset les pria de lui trouver des renseignements sur l’agonie par la faim, pour son épisode de la mort des mercenaires. En retour, ils lui demandèrent de copier, à la bibliothèque de Rouen, les lettres de La Popelinière, et ils prirent l’habitude d’aller lui rendre visite régulièrement le dimanche quand il était à Paris.

On se tromperait en prêtant aux Goncourt l’admiration et — le mot n’est pas trop fort — l’espèce de tendresse que les flaubertistes ont voué à leur grand homme et qu’il leur semble qu’auraient dû éprouver tous ses amis.

Ils l’appelaient « le gros sensible », mais le jugeaient très inférieur à son œuvre. Comment cet être éminemment sympathique, si ouvert, si franc, si affectueux, ne les avait-il pas conquis entièrement ? C’est qu’ils n’avaient guère la faculté de sympathie et que leur conception de l’art et de la vie, étroite et vétilleuse, était à l’opposé de la sienne.

Flaubert se débridait, s’abandonnait en leur présence, sans prendre garde qu’ils l’observaient de sang-froid, et, incapables de se donner, le rendaient responsable de ce qui subsistait en eux de réserve à son endroit. L’art de Flaubert lui-même leur demeurait étranger. Ce qui leur paraissait manquer à l’art de Flaubert, c’était le cœur, c’était l’âme. C’est déjà son matérialisme et son manque de cœur que Duranty et son groupe reprochaient à Flaubert en 1857.

Si Flaubert avait deviné leurs pensées, il n’aurait certainement pas écrit aux Goncourt, en 1862 : « Paris me semble vide sans mes deux Bichons ».

Un des plus gros griefs contre Flaubert était de se comparer à Hugo. Ils lui reprochaient également ses variations d’attitude à l’égard de Sainte-Beuve, son manque de sens artistique et de goût, et plus généralement, de n’être au fond qu’un « Génie de province ». Les dîners Magny ne les rendirent pas plus indulgents.

À la fin de 1863, ils firent le voyage de Croisset. Le Journal contient de la Maison de Flaubert la description la plus minutieuse que nous ayons. Au demeurant, l’hospitalité de leur ami leur parut parcimonieuse. Il leur lut le Château des Cœurs : ils n’y virent que la plus vulgaire des féeries.

Flaubert n’échappait pas au reproche de servilité, dont ils étaient volontiers prodigues. Sa santé même leur était une sorte d’offense. Leur parlant de la maladie de Bouilhet, il les blessait par la manière dont il les réconfortait et sa façon de s’écrier en les quittant : « C’est étonnant, moi, il me semble que j’hérite en ce moment de la vigousse de tous mes amis malades ».

Parole qui, adressée à ces deux névropathes, n’était peut-être pas d’un tact excessif, mais Flaubert, atteint comme on sait, n’essayait-il pas de se donner le change à lui-même ? En avril 1866, ils lui avaient dédié Idées et Sensations. Il avait bien mérité cette dédicace : « Je les tiens pour les plus galants hommes qui existent, avait-il écrit en février à la Princesse, je ne connais rien d’aussi propre dans la littérature. Ce sont des bons. Fiez-vous à eux ».

Le temps ne modifia pas le jugement d’Edmond.

En 1873, il tracera encore de son ami un portrait sévère : manque d’originalité, caractère bourgeois, faux romantisme, faux paradoxes, mensonges plus ou moins conscients sur lui-même. « Je crois qu’avec un tiers de gasconnade, un tiers de logomachie, un tiers de congestion, mon ami Flaubert arrive à se griser presque sincèrement des contre-vérités qu’il débite. »

André Billy

De l’Académie Goncourt.