Bouilhet, le fidèle ami

Les Amis de Flaubert – Année 1969 – Bulletin n° 35 – Page 8

 

Bouilhet, le fidèle ami

Il faut distinguer, parmi les amis de Flaubert, les intimes comme Ernest Chevalier, Alfred le Poittevin, Maxime Du Camp, Edmond Laporte ; ceux qui vinrent à lui par communauté d’idées et talent comme Théophile Gautier, Ernest Feydeau, Sainte-Beuve, Charles Baudelaire ; enfin ceux qui se lièrent par admiration comme José-Maria de Hérédia, Alexandre Dumas fils, Émile Zola, Jules Lemaitre et Théodore de Banville (1), pour n’en citer que quelques-uns. Louis Bouilhet fut des premiers.

On connaît l’amitié de Flaubert pour l’auteur de « Mélaenis » par son dévouement, son ardeur et même son habileté lors des premières de  Madame de Montargis, d’Hélène Peyron, de La conjuration d’Amboise. Nous en avons encore comme preuve ses lettres pleines de douleur réelle lors de la mort de Bouilhet : « … C’est pour moi une perte irréparable, j’ai enterré avant-hier ma conscience littéraire, mon cerveau, ma boussole … » (2). « … En perdant mon pauvre Bouilhet, j’ai perdu mon accoucheur littéraire, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même. Sa mort m’a laissé un vide dont je m’aperçois chaque jour davantage … » (3). « … Je suis poursuivi par son fantôme que je retrouve derrière chaque buisson du jardin, sur le divan de mon cabinet de travail et jusque dans mes vêtements, dans mes robes de chambre qu’il mettait … ».

Les chercheurs ont toujours mis l’accent sur l’amitié de Gustave Flaubert envers Louis Bouilhet, mais cette amitié était-elle à sens unique ? C’est dans le malheur qu’on voit ses amis. Si le romancier put ainsi prouver combien le poète lui tenait au cœur, Bouilhet ne fut jamais à même de la montrer. En effet Flaubert, dont la santé est mauvaise, se trouve dans une solitude déprimante. Son père et sa sœur sont morts en 1846, laissant sa mère farouche de désespoir. Elle devait disparaître en 1872. Alfred Le Poittevin est à la recherche d’une situation, Chevalier est loin, Caroline est encore réduite à la « vie végétative ». Le hasard lui envoie, dans un ancien camarade de collège, un aide sur lequel il peut désormais s’appuyer avec une confiance que rien n’altéra (4). Après le mariage puis la mort de Le Poittevin en 1848, Bouilhet lui succéda.

C’était un homme de mœurs aimables et charmant malgré sa timidité, rougissant sous un regard il n’était pas à son aise dans un salon. (5) Il reconnut toujours la supériorité artiste de Flaubert. Pourtant, il était plus connu, plus estimé que Flaubert par ses contemporains et, le 4 novembre 1856, quand on joua Madame de Montarcy à l’Odéon, une députation de Rouennais vint en grande cérémonie y assister.

Pendant des années Bouilhet vint tous les lundis à Croisset où Flaubert l’attendait pour lui lire ce qu’il venait d’écrire, travaillant lui-même parfois dans le petit pavillon au bout de l’allée des tilleuls. Gustave avait l’amitié despotique. Il le savait et son esprit d’enseignant le lui avait fait comprendre. Il sut risquer le choc en s’opposant, en critiquant et cela est peut-être un début de preuve d’amitié de Bouilhet pour Flaubert. Ce dernier le comprit et c’est toujours vers lui qu’il se tourna. Certainement si le poète avait vécu, jamais Maxime Du Camp n’aurait eu à juger le manuscrit de l’Éducation Sentimentale.

Les deux hommes se ressemblaient physiquement et certains auteurs, pour justifier leurs articles et mettre un accent nouveau, comme ils voulurent voir en Guy de Maupassant le fils de Flaubert, voulurent voir en Louis un frère de Gustave, jugeant que le chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen en eût été capable. À force de voir et de penser ensemble, leur ressemblance physique se compléta d’une ressemblance morale avec les mêmes joies, les mêmes haines, le même amour de la littérature. Il importe de préciser à quel point par les conseils de leur amitié, par la communauté de leurs principes littéraires et même par une tendance quasi inconsciente à se modeler l’un sur l’autre, il y eut influence réciproque du poète sur le romancier et du romancier sur le poète. (6) « …Tu ne peux mettre ni un idiot, ni un cul-de-jatte — dira l’un à propos du mendiant qu’Emma voyait sur la route de Yonville à Rouen — 1°) à cause de Monnier, voyage en diligence 2°) à cause de Hugo « les limaces » etc., il faut un grand gaillard, avec un chancre sur le nez — ou bien un individu avec un moignon nu et sanguinolent… Moi, au lieu du mot « calme », j’ai ainsi arrangé la stance du soleil où le mot « nappe des cieux » te déplaisait. (7) … « et l’autre répondra : « …Je suis fâché de ne pas être de ton avis relativement à la « Bucolique » mais tu as pris la chose pour pire que je ne la donne. Je te répète que je peux parfaitement me tromper. C’est comme pour « les raisins au clair de lune » … (8)

La critique était parfois assez difficile et tumultueuse. C’est ainsi que Bouilhet déclara à Flaubert après la lecture de la Tentation de Saint-Antoine : « …Nous pensons qu’il faut jeter cela au feu et n’en plus parler » (9). Ils en reparlèrent comme on peut le voir dans la correspondance, et Flaubert ne brûla pas son œuvre, il chercha même à en publier des extraits puis la reprit quelques années plus tard. Or si la réponse de Bouilhet est exacte, peut-on la prendre pour une preuve d’affection ou au contraire de jalousie et de mauvaise camaraderie comme ont cru certains et notamment madame Flaubert qui en tint longtemps rancune à Maxime Du Camp et à Louis Bouilhet (10). Ainsi il y aurait du bon et du mauvais comme le personnage de Charles Deslauriers de l’Éducation Sentimentale dans lequel on a voulu voir l’auteur des Fossiles.

Mais des hommes ont été témoins de l’amitié de Bouilhet : Maxime Du Camp qui vécut dans l’intimité des deux écrivains et nota le dévouement obscur du poète ; ceux qui vinrent tenir compagnie à Flaubert et à Du Camp lors de leur départ pour le voyage en Orient, Théophile Gautier et Louis le Cormenin qui remarquèrent l’émoi de Bouilhet mâchant silencieusement le bout de son cigare ; Philippe Leparfait qui put s’entretenir avec Étienne Frère (11) et le chanoine Letellier préparant leurs travaux sur le poète ; Albert Angot, qui lui, alla voir Flaubert dans son ermitage de Croisset (12). Or tous sont unanimes : Louis Bouilhet eut une amitié sincère et profonde pour l’auteur de l’Éducation Sentimentale.

Aucune édition complète suivie et annotée des lettres de Bouilhet n’existe (13) mais un grand nombre d’entre elles se trouvent à la bibliothèque municipale de Rouen. Peut-on trouver dans leurs feuillets des preuves tangibles de l’amitié de Bouilhet envers Flaubert ? Ces lettres sont presque toujours pressées, on n’y trouve presque jamais d’épanchements ou d’intimité et peu de confidences. Bouilhet parle presque uniquement de lui et de son travail et donne des nouvelles, parfois sur un ton plaisant et assez cru, de Paris, de son existence, de leurs amis communs. (14)

 

Mémoires d’un bourgeois de Paris.
Chapitre I

Sommaire : Où la Sylphide donne signe de vie — un grand coup — déjeuner d’artistes — vue des poèmes antiques — Le geste du papa Chéron — promenade sentimentale.

Dimanche matin dans mon lit, comme je me reposais des travaux d’Hercule accomplis le samedi soir entre huit heures et minuit. Mon portier m’a apporté une lettre — à sa vue mon cœur ne tressaillit pas — j’avais reconnu l’écriture. Me lever, pisser, allumer ma pipe, boire un verre d’eau fraîche, décacheter l’épitre, la lire, tout cela ne fut pas l’affaire d’un moment. Le mot était charmant, troussé, plein de désinvolture : Bien cher, attendez-moi aujourd’hui dimanche de deux à cinq, il est probable que je pourrais vous voir… Je pris la plume et écrivis : « chère madame… Je laissais ce poulet à mon portier et me rendit chez Guérard qui avait invité à déjeuner avec moi l’illustre Léonard…
Chapitre Il. — Sommaire : Encore la Crocodile ! — encore Hermione — une séance littéraire — tableau… Les fossiles reparaissent encore Hermione ! encore Hermione — un second grand coup — férocité — Stello — capsules — Guerlain. Encore la crocodile… par la fenêtre… Adieu vieux, adieu, adieu, plains-moi — je me spiritualise, je n’ai plus de molets. Polydamas.

Une autre lettre écrite dans le style des amis de Flaubert quand ils voulaient fêter la Saint-Polycarpe se doit de n’être pas oubliée.

Perception des impôts. Yonville l’Abbaye.

Eh ! bien ! mon cher monsieur Hommais ! vous vous décidez donc à quitter votre pharmacie, pour vous établir dans la capitale ? J’ai appris alors l’autre jour, en prenant ma demi-tasse chez madame veuve Lefrançois, votre départ va faire un fameux vide dans le pays, et je ne vous cache pas que monsieur Bovary avec toute sa science, m’inspire moins de confiance que vous — on a beau dire ; un pharmacien vaut toujours mieux qu’un médecin… C’est bien désagréable pour moi, précisément au temps de la chasse. Je n’oserai plus guetter les canards, les pieds dans l’eau, de peur des rhumes que vous guérissiez si bien, rien qu’avec votre pâte de guimauve… Je vais, plus que jamais me livrer à mon tour — j’y suis du matin jusqu’au soir — aussi j’abats de la besogne !… Je viens de terminer le second barreau de la petite chaise que je suis en train de faire — et que je vous enverrai à Paris comme un souvenir d’Yonville… Mais c’est fini — vous verrez ça — je ne sais pas si ça vous semblera bien tourné… Je vous apporterai le barreau en question. Vous serez peut être en train de ranger vos bocaux… J’ai eu l’idée pour vous être agréable, de vous construire un vélocipède — c’est une manière agréable de voyager… Je vous conterai un mot que m’a dit Lestiboudois sur monsieur Bournisien par rapport à la bonne de madame veuve Lefrançois… On m’a dit (je peux bien vous dire qui me l’a dit, c’est monsieur Tuvache) que vous emmeniez avec vous à Paris madame Bovary. Elle a fait croire à son époux qu’elle était malade… Eh ! eh ! vous êtes bien capable, comme un autre… Votre serviteur Binet.

À côté de ces lettres destinées à amuser leur lecteur, nous en trouvons d’autres pleines d’encouragements, d’appels vigoureux pour ranimer la conviction chancelante « … …Je suis certain que ton affaire va marcher… Tu as tort d’avoir des doutes sur le fond de ton roman, je t’assure que c’est très bon. Ce qu’il faut surveiller, c’est l’intérêt des détails. Tu marches sur un bon et solide terrain… J’ai été ébloui de tes derniers chapitres. Ne lâche pas la veine, ne suspends pas le mouvement… ».

Certes, il y a là-dedans des preuves d’amitié, quoique, comme on dit en Normandie : « les conseils ne coûtent rien » ni à celui qui les reçoit ni à celui qui les donne. Beaucoup d’amis de Flaubert, pour Salammbô, pour l’Éducation Sentimentale, pour Bouvard et Pécuchet, lui feront parvenir des renseignements et des encouragements, mais dans les lettres de Bouilhet, sous leur apparence primesautière, personnelle et souvent écrites sous l’influence de leurs soucis littéraires, en y regardant de plus près, on y trouve des expressions d’un homme qui admire sincèrement ce que fait l’autre, des traces de tracas, de déplacements, de dévouement envers le compagnon. Bouilhet est timide et modeste. Dans sa correspondance, il ne s’attardera pas ni s’étendra sur ce qu’il fait et qu’il trouve tout naturel. « … Depuis ma dernière visite, je n’ai vu personne de la boutique Pichat… Il faut que la Bovary paraisse… ». Ami de Louise Colet, il s’en sépare parce que tout va de plus en plus mal entre Louise et Gustave. « … Elle m’a proposé, elle m’a écrit… de parler d’elle à ta mère, de lui écrire comme elle t’aime, etc. Je lui ai déclaré que je n’en ferais rien et que je ne voulais pas de semblable commission… Je crois qu’elle me déteste cordialement… ».

Louise Colet écrira alors une histoire de soldat. On y voit l’ami de Flaubert Léonce provoquer une scène de jalousie entre les deux amants. Faux ami responsable de leur mésentente.

On a dit que dans la correspondance de Louis Bouilhet, on y trouve rarement d’épanchements et de confidences, c’est que les deux hommes se voient très fréquemment, que Bouilhet n’est pas, quoi qu’il fasse, un épistolier et qu’enfin peut-être par sa timidité même il lui répugne peut-être de mettre dans une lettre, de vulgariser les sentiments de l’amitié. Cependant des mots, des phrases lui échappent et le montrent sous ce qu’on pourrait appeler son impersonnalité. « … Ta lettre tant désirée m’a moult réjoui le cœur… En attendant, je te la souhaite heureuse et désire que tu n’aies jamais dans ton existence de plus grandes calamités que l’accident survenu à !a féerie… Adieu, vieux… mille choses à madame Flaubert et à Caroline… (15). Mes nouvelles sont taries — ce n’en serait pas une de te dire que je t’aime uniquement et que j’ai été triste comme un mort le soir de ton départ. Adieu, à samedi. Ton vieux Polydamas… Je partage cher vieux, toutes les peines que t’a données l’indisposition de ta mère, mais j espère que cela n’aura pas de suites graves… ». (16)

L’acceptation mutuelle des remontrances est aussi une preuve d’amitié « … Mon cher vieux, comment veux-tu que je me formalise de tes conseils ? Je les trouve très justes et fussent-ils injustes je ne m’en fâcherais pas… Comment peux-tu penser que les détails sur ce que tu éprouves me fatiguent ou me soient indifférents. Si je suis le seul mortel à qui tu te confies, j’en suis fier, veuille bien le croire, écris-moi donc tout ce qui te passe par la tête… ».

Enfin les confidences intimes. « … Je n’ai point fait de femme. J’ai été l’autre jour au Lupanar — triste, triste — j’y vois moins ma jeunesse, comme un père de famille qui s’est grisé au cabaret pendant l’absence de son épouse… », ne sont-elles pas une preuve d’amitié ? C’est peut-être cette phrase qui inspirera dans I’Éducation Sentimentale, lorsqu’en revoyant la maison de la Turque :

« C’est là ce que nous avons eu de meilleur », dit Frédéric.

« Oui, peut-être bien ? C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! » dit

Deslauriers.

À la mort de Louis Bouilhet, Flaubert envoya un portrait du poète à tous ses amis, vraisemblablement un tirage à part de la gravure mise en frontispice aux Dernières chansons. Bouilhet, lui, fit mieux. Il mit le nom de Flaubert près du sien quand parut son premier livre Mélaenis. Sortant des presses en 1857 avec la dédicace « À GustaveFlaubert », il offrait le travail de l’auteur à l’ami. C’est la plus grande preuve d’affection qu’un écrivain puisse donner. Avec sa célébrité propre, c’est donner un renom à celui qui est associé sur la première page. C’est surélever au-dessus de tous ceux que la simple correspondance fait connaître comme Louise Colet, Ernest Chevalier, Alfred Le Poittevin qui, sans Flaubert, seraient complètement inconnus.

En 1859 paraît un second volume de Bouilhet : les Festons et Astragales. Il est dédié à un autre ami du poète : Pascal Mulot. Mais parmi les poèmes qui le composent, un d’eux : Kuchuck-Hanem est offert à Gustave Flaubert. Enfin, les Fossiles, l’œuvre maîtresse, sont encore dédiésà l’auteur de l‘Éducation Sentimentale.

On a souvent pensé que la Dernière Nuit de Bouilhet avait été leregret de sa vie écoulée.

Dernière nuit

Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte,

Mon feu s’éteint avec un dernier bruit.

Sans un ami, sans un chien qui m’écoute,

Je pleure seul, dans la profonde nuit.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

Pareil au flux d’une mer inféconde,

Sur mon cadavre au sépulcre endormi,

Je sens déjà monter l’oubli du monde

Qui, tout vivant, m’a couvert à demi.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

Qu’es-tu ? Qu’es-tu ? Parle, ô monstre indomptable,

Qui te débat, en mes flancs enfermé ?

Une voix dit, une voix lamentable :

Je suis ton cœur, et je n’ai pas aimé !

Était-ce, comme pour Baudelaire, l’impression d’une solitude inexorable, comme une fatalité qui pèse sur le poète ? L’homme qu’on a pu qualifier du plus grand ami de Flaubert et qui n’a jamais eu l’occasion de le prouver d’une manière concrète, a-t-il eu le sentiment de n’être compris de personne et de ne comprendre personne ? Bien des exégètes l’ont pensé et ont cité le poème comme preuve du vide dans le cœur du poète. On oublie Claire A…, qui, la première, fit battre son cœur, Mme Roger des Genettes, la Sylphide, qui sut un temps l’enchanter dans sa maturité ; on oublie aussi Léonie Leparfait, dans le sein de laquelle il rendit son dernier soupir. C’est là certainement un effet d’artiste, puisque, ailleurs, il pourra écrire :

Qui de nous, qui de nous n’a gardé dans son âme

Chaste et dernier trésor d’un cœur désenchanté,

Le reflet d’un beau soir et le nom d’une femme,

D’un amour de vingt ans, par une nuit d’été…. (17).

On oublie aussi Flaubert, l’ami cher, qui, on nous excusera l’expression, comme un chien fidèle, conduisit le deuil.

Ainsi la première et la dernière strophe citées n’ont aucune valeur relative à la vie du poète qui se voulait aussi impersonnel dans son œuvre. Quant à l’autre, est-ce un regret d’avoir raté, de n’avoir pas eu la célébrité qu’il estimait mériter ? Éclat d’orgueil de cet être modeste et timide qu’il avait toujours été ? Il y a un siècle qu’il s’en est allé reposer dans sa dernière demeure près de laquelle l’a rejoint son ami, dans le haut du Cimetière Monumental de Rouen. Un siècle ! Et on parle encore de lui comme l’inséparable de l’auteur de l‘Éducation Sentimentale. Mais aussi comme poète valable, original et qui, un jour, sortira de la demi-obscurité où le tient le monde littéraire.

Il n’y a qu’à prendre les anciens catalogues de libraires d’il y a cent ans ; on reste stupéfait du nombre d’inconnus qu’ils contiennent. Bouilhet n’a pas la plus mauvaise part et ces morts oubliés peuvent le jalouser.

À Rouen, au moment de la foire Saint-Romain, peut-être quelques-uns de ses émules se récitent en eux-mêmes :

Oh qu’il était triste au coin de la salle !

Comme II grelottait, l’homme au violon !

La baraque en planche était peu d’aplomb

Et le vent soufflait dans la toile sale. (18)

Non loin de l’ancien théâtre du père Legrain, l’asile de l’abbé Bazire reçoit les malheureux sans ressources. Si le violon n’y vint jamais et mourut de misère dans un coin de la ville, le premier client fut son compagnon, le tambour du théâtre de Saint-Antoine.

Avoir une rue qui vous honore pour votre œuvre, avoir un monument qui vous monte au pinacle de la rue, et cela, pour la valeur d’avoir su écrire de magnifiques poèmes et d’avoir aimé un autre homme, un romancier, dans un monde où, presque uniquement, on ne reconnaît que la valeur de la violence et du commerce, non, la part de Bouilhet n’est pas mauvaise, n’est-ce pas, Ernest Chevalier ; n’est-ce pas, Alfred Le Poittevin, Maxime Du Camp, Edmond Laporte ?

L. Andrieu

Conservateur de la Bibliothèque Flaubert à Croisset.

(1) Antoine Albalat, Gustave Flaubert et ses amis.

(2) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires.

(3) Gustave Flaubert, Correspondance, lettre à George Sand.

(4) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires.

(5) Ceci est le jugement de Maxime du Camp. Mais malgré sa timidité qui était réelle, il fréquenta le salon de Louise Colet. À ce propos voir Marie-Claire Bancquart : Lettres de Louis Bouilhet à Louise Colet.

(6) Léon Letellier : Louis Bouilhet, sa vie et ses œuvres, 1919.

(7) Lettre de Louis Bouilhet à Gustave Flaubert, 19-2-1854.

(8) Lettre de Flaubert à Bouilhet, 23 mai 1855. Les Bucoliques et Raisins au clair de lune sont publiés dans Festons et Astragales.

(9) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires.

(10) L. Letellier, ouvrage déjà cité.

(11) Étienne Frère, Louis Bouilhet, son milieu, ses hérédités, l’amitié de Flaubert, 1908.

(12) Albert Angot, Louis Bouilhet, sa vie, ses œuvres, 1885.

(13) Ont été éditées les lettres à Louise Colet (M.-C. Bancquart) vingt-huit lettres dans la revue de Paris du 1 et 11-11-1908.

(14) Nous en reproduisons de larges extraits parce que nous les pensons inconnues.

(15) Lettre de Bouilhet à Flaubert, 30-12-1863.

(16) Presque toutes les lettres de Bouilhet à Flaubert sont titrées : « Mon cher vieux » et signées « Polydamas ». Il n’oublie non plus, presque jamais une pensée pour madame Flaubert.

(17) Le chanoine Letellier fut un de ceux qui remarqua l’effet voulu du poème et non le reflet de la pensée.

(18) Dernières chansons. Une baraque de la foire.