Les chemins de grande vicinalité.

Les Amis de Flaubert – Année 1982 – Bulletin n° 60 – Page 42

 

 

Les chemins de grande vicinalité.

Avec une ironie voilée qui s’apparente volontairement au style burlesque de Joseph Prudhomme, Gustave Flaubert décrivant dans Madame Bovary le bourg d’Yonville-l’Abbaye où réside Homais (chapitre I, deuxième partie) écrit : « Jusqu’en 1835, il n’y avait point de route praticable pour arriver à Yonviile, mais on a établi vers cette époque un chemin de grande vicinalité qui relie la route d’Abbeville à celle d’Amiens et sert quelquefois aux routiers allant de Rouen dans les Flandres… » Yonville n’était qu’un bourg délaissé, mais grâce à cette nouvelle route, le progrès s’y est installé, ce qui ne peut que faire plaisir à M. Homais.

Dans toutes les éditions soignées, ces deux mots de grande vicinalité soulignés par Flaubert lui-même, sont écrits en italique, comme si c’étaient des mots fort nouveaux, inemployés et de caractère strictement scientifique. Il est vrai que le mot vicinalité n’a guère été employé avant 1838, mais grande vicinalité a disparu depuis longtemps du langage commun, s’il fut d’ailleurs employé.

De quoi s’agit-il en vérité ? Le Journal de Rouen des 30 avril et 2 juillet 1830 l’utilisent, mais celui du 27 juillet nous éclaire sur le sens administratif qu’il avait alors : « Ce nom de route de grande vicinalité qui n’existe pas encore dans le langage légal, où l’on ne connaît que les routes royales, ni parmi les routes départementales ou les chemins vicinaux et communaux, cependant est destiné à exprimer une idée nouvelle, celle d’une route qui, n’unissant plus les communes avec un point central, sera construite à leurs frais et entretenue par eux… » Comme exemple, le Journal de Rouen cite une route qui fut effectivement construite « … partant d’Isnauville sur la route de Rouen à Abbevllle par Neufchâtel, aller en traversant dans les vallées de Fontalne-le-Bourg et de Cailly, rejoindre Bellencombre et, se prolongeant jusqu’au Bosc-le-Hard, mettre en communication directe avec Rouen Les Grandes-Ventes et la forêt d’Eawy… » Les frais de construction devaient être réglés par les communes qu’elle traversait. Cette formule qui mettait en cause les faibles budgets communaux devait rencontrer l’opposition des conseils municipaux. Aussi cette initiative eut peu de succès. En général, les routes étalent mauvaises et à voie unique Le règne de Louis-Philippe a vu se multiplier les routes départementales à deux voies, permettant à deux voitures allant en sens opposé de se rencontrer sans se gêner. Ces deux mots de grande vicinalité font leur effet particulier dans le roman et indiquent les heureux effets d’un progrès enfin obtenu à Yonville-l’Abbaye.

A. D.