Souvenirs sur Flaubert racontés par sa nièce Caroline

Les Amis de Flaubert – Année 1951 – Bulletin n° 2 – Page 16

 

Souvenirs sur Flaubert

racontés par sa nièce Caroline

C’est par Louis Bertrand, un des héritiers de la bibliothèque de Flaubert, que je connus Mme Franklin-Grout, Caroline Hamard, la nièce du grand homme. C’était villa « Tanit » à Antibes, en face de la villa « La Salle » où habitait Bertrand.

Dès la première visite, je fus plongé dans l’atmosphère de Croisset, par cette parente si proche qui avait vécu avec l’auteur de Madame Bovary et aussi par le décor qui l’entourait, le mobilier de son oncle, mille souvenirs qui parlaient de lui et dont elle évoquait le passé. Elle était mariée avec un médecin aliéniste et ce couple tranquille, si rempli de prestige par ce qu’il savait des intimités du grand homme, me fit dès le premier jour l’accueil le plus confiant.

Caroline, m’avait-on dit, avait fait souffrir son oncle qui l’aimait avec dévotion. Je ne sais ce qui avait pu motiver ce mauvais renom, mais dès le début de notre amitié, je devinai que ces appréciations ne devaient répondre à aucune réalité.

Elle parlait de son oncle avec une cordiale vénération. Elle citait de ses propos et, bien avant la publication des Pensées de Flaubert qu’elle préparait villa « Tanit » peu de mois avant la guerre de 1914, elle confirmait ce qu’elle dira dans son introduction :

« Depuis trente-quatre ans, Gustave Flaubert n’est plus. Cependant, il ne m’a pas quittée, et ce qui m’est arrivé de meilleur m’est venu de lui, par lui.

Sa nature, disait-elle, avec la grande expérience qu’il avait de la vie et des hommes, n’était pas, à vrai dire, optimiste. Il en savait trop et quand il appréhendait l’avenir il avait bien raison car chaque année nous éloignait de la vie paisible et nous rapprochait d’une période de plus en plus tragique ».

Une autre fois elle soulignait cette prescience en disant : « Mon oncle avait découvert que la créature la plus redoutable de la Nature, plus inquiétante que la bête la plus féroce, était finalement l’homme. »

Il ajoutait parfois : « Est-ce que cela ne se voit donc pas ? Son Histoire, une fois dépouillée de ses phrases flatteuses, pour un régime, pour son pays, pour ses contemporains qu’il faut ménager, n’est-elle pas un récit continuel de massacres ? On édifie pour détruire, on crée pour tuer ».

« Eh ! bien », ajouta-t-elle, « malgré ces aveux il possédait une bonne humeur, une sérénité qu’il savait vous communiquer. Car enfin », disait-il, « on peut jouir des entr’actes pendant lesquels on se repose des luttes …en préparant de nouvelles… ».

Souvent il disait : « J’aime encore mieux être sensible au moindre souffle que d’être indifférent. Cet état imbécile prive aussi ceux qui le possèdent de cette félicité qui est de goûter certains bonheurs pour lesquels ils sont fermés ».

Il a eu des périodes bien, décevantes, surtout quand il donnait son affection à des personnes qui en étaient indignes. Sa colère pouvait alors prendre des accents énergiques. Après son aventure avec Louise Colet il s’écriait parfois : « Quelle peste ! Quel chameau ! Et si blanche, si blonde ! si minaudière ! Qui pouvait soupçonner une perfidie pareille ! Elle va au plus grand… Elle essaie les hommes comme on tâte une poire… ».

Caroline, dans sa langue si modérée, s’excusait de certains termes et même de certains sentiments dont elle disait qu’il valait mieux ne pas les avoir pour moins souffrir. Ce qu’elle louait avec sa belle modération, sans emphase ni vanité, c’était le désintéressement de son oncle, sa générosité de créer sans songer à un gain. Souvent il disait : « Je ne tiens même pas à être loué. Je renonce même à la politesse élémentaire que l’on doit au premier venu. La seule chose qui importe est d’être libre ».

« Souvent il me répétait aussi d’un air désabusé : « Vois-tu, il ne faut rien aimer. Tout se paie, surtout le bien qu’on a fait ».

Comme je lui reprochais de nous décourager par cette constatation, il disait si drôlement :

« Mais non ! Je dis : cela se paie mais cela ne fait pas souffrir ! On ne souffre que du mal dont on est responsable ».

Il n’aimait pas les donneurs de leçon, les recettes pour vivre et être heureux :

« Tout cela, c’est des châteaux de cartes. Il faut exposer les faits. Et puis que chacun en fasse l’usage qu’il veut. La faute grossière des théories c’est que chaque homme pour les gens est un numéro. Ils suppriment l’infinie variété de l’espèce ou chacun a une réaction différente, une faculté différente ».

Après ces quelques récits, Caroline, bien sagement revenait à l’actuel, jugeant toutes choses avec sa calme raison, dans une hospitalité sans phrases, mais riche de tous les témoignages du prestigieux passé qui nous entourait.

Ferdinand Bac.